1801 — Le Bal des Ombres naissantes
La cour de Londres brillait d’un éclat presque insolent.
Dans les salons aux miroirs infinis,
les chandeliers répandaient une lumière dorée sur les étoffes précieuses,
et les rires se mêlaient au tintement des verres de cristal.
Le bal avait été organisé par les parents de Victoria.
Officiellement, pour célébrer la saison.
Officieusement, pour rappeler au monde que leur maison existait encore.
Victoria descendit l’escalier central sous les regards.
Sa robe semblait tissée de brume.
Sa peau, plus pâle que les bougies.
Ses yeux, trop profonds pour son âge.
On murmurait déjà.
On parlait de sa santé fragile.
De son isolement.
De cette étrange mélancolie qui l’entourait.
Alaric observait la scène en retrait.
Invité par respect pour sa lignée d’érudits,
il se sentait déplacé parmi les titres et les ambitions.
Il préférait les bibliothèques aux salons,
les ruines aux dorures.
Puis elle leva les yeux.
Et le monde cessa de bruire.
Il ne vit ni la rumeur, ni la fragilité.
Il vit une vérité nue,
presque douloureuse.
Ils dansèrent.
La musique était lente.
Leurs pas hésitants.
Leurs silences plus éloquents que les conversations du reste de la salle.
Lorsque la dernière note s’éteignit,
Victoria se retira.
Trop de regards, de lumière, de murmures.
Elle franchit les hautes portes vitrées et gagna le balcon,
cherchant la fraîcheur de la nuit londonienne.
Alaric la suivit.
Loin des lustres et des miroirs,
le vent souleva doucement les étoffes,
et le tumulte du bal devint un écho lointain.
C’est là,
sous le ciel sombre,
qu’il sortit la rose.
Elle n’était pas prévue.
Il l’avait emportée sans savoir pourquoi.
Il la lui tendit.
Victoria la prit comme on accepte un présage.
Leurs mains se frôlèrent.
Et dans cet instant suspendu,
quelque chose d’ancien s’éveilla —
un fil invisible reliant leurs destins à des ombres qu’aucun des deux ne comprenait encore.