Pendant des années,
la pierre l’avait gardé.
Ni mort,
ni vivant.
Le monde avait continué sans lui.
Les saisons avaient passé, les royaumes avaient changé, les souvenirs eux-mêmes avaient fini par se dissoudre dans le temps.
Mais une chose n’avait jamais disparu.
Son nom.
Victoria.
Puis un jour —
la pierre céda.
D’abord une fissure.
Presque rien.
Puis un souffle.
Un fragment de poussière tomba au sol.
Et Alaric inspira.
Le monde revint brutalement.
L’air.
La nuit.
Le poids de son propre corps.
Il ne cria pas.
Il resta immobile un long moment, comme si le temps devait d’abord réapprendre à circuler dans ses veines.
Puis il se leva.
Et il rentra chez lui.
La maison n’avait presque pas changé.
Les murs gardaient encore l’ombre des siècles passés.
Le velours sombre du lit semblait attendre depuis toujours.
Dans la chambre silencieuse, une seule chose attira son regard.
Sur une petite table, protégée sous une cloche de verre,
reposait la rose.
La même.
Rouge.
Fragile et pourtant intacte, comme si elle avait refusé de mourir.
Il s’approcha lentement.
Ses doigts frôlèrent le verre.
Il ferma les yeux.
Tout ce qu’il avait traversé — la pierre, la faim, la nuit — n’avait existé que pour une seule raison.
La retrouver.
C’est alors qu’il sentit quelque chose.
Un mouvement dans l’air.
Presque imperceptible.
Une présence.
Il releva la tête.
Au seuil de la chambre, une silhouette se tenait immobile.
Il crut d’abord à une illusion.
À un souvenir trop longtemps enfermé dans sa mémoire.
Mais elle avança.
Un pas.
Puis un autre.
La lumière révéla son visage.
Victoria.
Victoria.
Ni le temps,
ni la mort,
ni la nuit
n’avaient réussi à les effacer.
Elle était toujours la même.
La même douceur dans son regard.
La même présence fragile et ancienne qui avait autrefois traversé la salle de bal de Londres.
Et pourtant…
quelque chose avait changé.
Quelque chose de plus profond que la nuit elle-même.
Lorsqu’elle s’approcha, une mèche de ses cheveux tomba sur son visage.
Alaric leva doucement la main et la repoussa derrière son oreille.
C’est alors qu’il la vit.
La marque.
Un tatouage délicat en arabesques entourait ses yeux, comme une couronne sombre dessinée par la nuit.
Des lignes fines, presque vivantes, semblables à des larmes anciennes gravées dans sa peau.
Les larmes éternelles qu’elle avait versées pour lui.
Alaric ne dit rien.
Il n’en avait pas besoin.
Dans ce silence chargé de siècles, il comprit enfin que ni la pierre, ni la mort, ni la nuit n’avaient réussi à briser ce qui les liait.
Et dans ce silence profond,
ils se comprirent.
Aucune promesse n’était nécessaire.
Ils avaient traversé trop d’ombres pour cela.
Ils s’allongèrent sur le lit, côte à côte, comme deux êtres revenus d’un très long voyage.
La rose reposait toujours sous sa cloche de verre.
Et pour la première fois depuis des siècles,
la chambre n’était plus silencieuse.
Sous la lune voilée,
leur histoire venait simplement de recommencer.
Mais dans l’ombre, d’autres forces veillaient encore.
Et certaines histoires ne s’éveillent jamais sans réveiller le monde avec elles…